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De Saint-Martin à Faïal

   
 

Nous quittons la Baie de Marigot dimanche 9 mai à 18 h. La traversée vers Virgin Gorda, l'Ile Vierge britannique la plus proche, représente 80 miles qui seront avalés en 13 heures. La mer est agitée et le vent soutenu mais par le travers. De nombreux bateaux nous obligeront à une veille attentive.

Notre destination à Virgin Gorda est le mouillage de Spanish Town, la capitale de l'île qui se situe sous le vent dans son Sud. Un chapelet l'îles toutes petites la prolonge vers le Sud et il faut emprunter une passe assez étroite entre 2 îles avant de pouvoir remonter vers le mouillage.

Nous avions déjà remarqué que notre anémomètre, tout comme le précédent (puisque nous l'avions changé aux Canaries) était toujours optimiste, et quand je parle de vent soutenu où nous réduisons sérieusement les voiles, il ne nous a jamais crédité de plus de 25 à 28 noeuds de vent. Ca m'inquiétait un peu car je me demandais ce que je ferais avec des vents de 35, voire 40 noeuds. Depuis quelques temps, j'ai l'explication ! C'est bien l'anémomètre qui nous vole 10 noeuds, nous l'avons étalonné avec d'autres bateaux proches de nous en navigation ou au mouillage. Cette passe est donc franchie avec 25 noeuds de vent réel.

En arrivant au mouillage nous prenons une bouée libre à côté de Merlin arrivé une demi-heure avant nous. Cette bouée annonce la couleur : 25 US$ par jour, c'est écrit en gros dessus.

Christophe et moi partons de suite faire les formalités. Elles sont longues, tatillonnes et nous coûtent 18 US$. Nous jetons un rapide coup d'oeil à la marina voisine, les places sont onéreuses : 45 US$ par jour pour un bateau comme Audélie. Il y a par contre de nombreuses boutiques, un shipchandler correctement équipé, un cyber espace, une laverie, etc...Après cet inventaire des commodités locales, nous retournons aux bateaux et après examen des fonds (marins, les fonds), nous quittons nos bouées payantes pour jeter l'ancre à quelques mètres d'elles, c'est gratuit et plus abrité.

Nous partons en balade l'après-midi. L'objectif est de trouver le village afin d'y jeter un coup d'oeil et de tirer quelques sous à un distributeur. Après une bonne marche le long de la route, nous trouvons un supermarché de demi-gros. Nous continuons notre marche au milieu d'un décor très différent des îles précédentes, des cactus très nombreux, des grands, des petits, et partout d'énormes rochers de granit dont Dame Nature a parsemé l'île. Notre promenade nous amène à la plage des Baths, le site incontournable des Iles Vierges : eau turquoise, plage de sable fin et cocotiers bien sûr mais son charme vient de ce chaos de granit, labyrinthe de rochers aux couleurs changeantes en cette fin d'après-midi, c'est vraiment très beau.

Le soleil est déjà très bas sur l'horizon et nous prenons le chemin du retour, très rapidement une voiture s'arrête pour nous proposer de nous ramener vers le mouillage. La dame nous explique qu'il n'y a pas de village, la marina peut être considérée comme le centre commercial.

Nous décidons de partir passer la journée du lendemain aux Baths avec l'équipage de Merlin. Nous pourrions y aller en bateau, mais sur le site il faut prendre un corps-morts payant et nous sommes très bien mouillés ici, l'excursion se fera donc à pied.

Nous partons de bon matin, le ciel est un peu couvert. Les Baths consituent un Parc National et au guichet il y a déjà foule, ça nous refroidit un peu. Au débouché du chemin qui arrive sur la plage : vente de tee-shirts, buvette et horreur beaucoup de monde ! On se trouve un coin en retrait plus tranquille et les enfants partent en exploration, très rapidement ils reviennent pour nous encourager à plier bagage, sur la plage voisine, il n'y a personne. On les suit dans le dédale des rochers de granit qui créent de superbes grottes qui sont autant de piscines naturelles au fond de sable fin ; en effet au bout du parcours : une très belle plage déserte, elle aussi parsemée de rochers sous lesquels nous nous abritons pour pique-niquer. Emilie, Claire, Stéphane et Xavier n'en finissent pas d'escalader, sauter, glisser, plonger, nager, se cacher, jouer à se faire peur avec l'acoustique très particulière de ce formidable terrain de jeu. Nous rejoignons les bateaux à la tombée du jour. Commentaire de Claire : "C'était une bonne journée !".

    

    
    

Nous attendons maintenant la fenêtre météo qui nous permettra de faire la traversée vers les Açores. Cette fenêtre se fait attendre. En principe, dans cette région et à cette période, les vents sont orienté Sud-est, ce qui permettrait de faire route directe vers le Nord-est, mais ces vents là n'arrivent pas à s'établir, et il souffle toujours du Nord-est. Depuis l'achat de la BLU, nous sommes en contact avec Daniel, qui route depuis Paris les voiliers sur l'Atlantique, il ne nous prédit pas de changements notoires pour les jours à venir. Donc si nous partons, il faudra faire route au Nord, vers les Bermudes en attendant que nous soyons suffisamment haut pour attraper d'abord la zone de calme à traverser et ensuite les régimes d'Ouest qui nous permettraient de faire de l'Est.

Après deux jours d'attente, nous décidons de partir. Merlin et Audélie lèvent donc l'ancre le samedi 15 mai à 9 h pour une traversée de 2 140 miles.

Dès la sortie du mouillage, le ton est donné : 20 à 25 noeuds de vent de Nord-est, soit un bon force 5-6 à négocier au près. Je prends deux ris dans la grand-voile, et après divers essais de réglage du génois, nous le roulons, et établissons la trinquette sur l'étai largable. Cette trinquette est un peu petite, mais très plate, elle ne nous permet pas de faire de la vitesse, mais nous permet de bien remonter au vent et elle ne bat pas, alors que le génois nous propulse bien plus vite mais en remontant moins bien et en faseyant en permanence.

Les deux premiers jours nous font remonter au Nord en gagnant un peu d'Est, mais notre faible vitesse me contrarie, tant pis, je remonte le génois. Du coup je reperds l'Est durement gagné, mais la foulée s'allonge. Nous avons l'impression d'être dans une machine à laver au programme prélavage, les paquets de mer s'écrasent à grand bruit en permanence sur le pont, l'étrave s'enfonce régulièrement dans l'eau jusqu'au rouf. Comme la mer est très agitée avec des creux de 2 à 3 mètres, les coups de boutoir des vagues contre l'étrave font un bruit pénible, on souffre pour le bateau.

Au troisième jour, Merlin nous informe par la BLU qu'ils ont cassé les pattes de fixation du régulateur d'allure et qu'ils font demi-tour vers Saint-Martin pour réparer. Daniel nous conseille de continuer de monter dans le Nord pour attraper les vents d'Ouest.

Un peu plus inquiétant, Daniel commence aussi à nous parler d'un phénomène important venant du Sud des Caraïbes et qui devrait faire du mal sur son passage... Les radios américaines commencent à dire que cette dépression pourrait bien se transformer en cyclone... Nous v'là bien tien ! Y manquait que ça ! Daniel nous dit qu'en principe, nous ne devrions pas être concernés par elle. En écoutant RFI nous apprenons les catastrophes inondations à Haïti, conséquence de cette grosse dépression sur la Mer des Caraïbes.

Ce vent de Nord-est durera 5 jours qui auront été durs pour notre petit bateau et pour nous, la vie dans un lessiveuse inclinée en permanence à 20 à 25 degrés, c'est pénible, surtout comme mise en bouche avant d'avoir eu le temps de se réamariner. Et puis, presque d'un coup, en quelques heures, le vent s'arrête, et nous nous retrouvons encalminés. Daniel nous annonce que nous sommes dans une petite bulle anticyclonique et que nous pouvons commencer à prendre la route directe vers les Açores au moteur en attendant un petit Sud-ouest qui doit rentrer.

Nous passons les deux jours suivants au moteur, on avance tranquillement sur une mer lisse mollement agitée d'une longue houle à peine perceptible. Nous pouvons rouvrir les capots et aérer un peu le bateau. On se réchauffe au soleil, les repas se reprennent dans le cockpit et puisqu'on a de l'énergie à revendre entre les panneaux solaires et le moteur, on s'offre même une séance cinéma à l'ombre du bimini, la belle vie quoi !

Côté divertissement, l'Océan Atlantique n'est toujours pas généreux avec nous : trois dauphins nous accompagnent quelques instants, par contre nous croisons des milliers de physalies : cet animal très surprenant est une espèce de méduse dont le partie émergée ressemble à une voile, les longs filaments urticants immergés peuvent atteindre plusieurs mètres.

Dans le ciel, quelques puffins nous survolent, indifférents, les mouettes familières de Virgin Gorda nous manquent. Côté pêche, c'est le bide complet : trois bonites nagent parallèlement au bateau pendant des heures, pas une n'aura l'idée suicidaire de goûter au leurre qui traîne derrière le bateau. Stéphane, le skipper d'un voilier qui fait route dans notre zone, nous informe au quotidien à la vacation BLU du poisson du jour : bonite, thon, thazar et coryphène, il nous propose de laisser dans son sillage du poisson sur une bouée dont il nous donnera les coordonnées GPS, tentant mais bien aléatoire, tant pis il nous reste du thon en boîte !

Et puis ce petit Sud-ouest arrive, et nous reprenons gentiment notre route à la voile d'abord sous spi, et puis sous génois en alternant les bords de grand largue et le plein vent arrière, voile en ciseaux, avec une brise de 10 à 15 noeuds. L'idéal pour nous.

A la vacation radio du deuxième jour de reprise du vent, alors que nous sommes à 250 miles à l'Est des Bermudes, j'entends un bateau demander à Daniel ce qu'il en est de cette dépression donnée comme possible cyclone qui lui monte dessus, et s'il aura le temps d'aller se planquer aux Bermudes dont il est à 24 heures. Daniel lui dit qu'il aura juste le temps. Du coup je demande ce qu'il en est pour nous qui sommes plus à l'Est. Daniel nous dit qu'en principe, cette dépression (celle d'Haïti) devrait remonter vers le Nord et que nous ne devrions pas être inquiétés.

Le vent continue tranquillement au Sud-ouest, puis vire au Sud, nous mettant au travers. Nous marchons bien, puis le vent monte d'un cran, nous marchons très bien !

A la vacation du soir, Daniel nous informe que la dépression remonte moins vite que prévu et qu'elle a fait un peu d'Est, bref, plus de risque qu'elle se transforme en cyclone, par contre, il semble bien que le front associé nous concerne pour environ 36 heures dès le lendemain. Cela doit nous générer des vents de 30 à 35 noeuds.

Nous décidons de prendre de suite le 3ème ris dans la grand voile et de réduire le génois à la valeur d'un petit foc. Ce front doit continuer à générer un vent de Sud. Le vent monte progressivement toute la nuit, et il est bien à 35 noeuds vers 10 h le lendemain. Audélie se comporte parfaitement dans sa configuration de voiles, et nous continuons à avancer à 5/6 noeuds dans la bonne direction.

Vers midi, le vent recommence à grimper, et vers 15 h, il a atteint 40 à 45 noeuds de manière continue avec des rafales à 50 noeuds, soit un force 9 à 10 établi. Je sens que le bateau ne travaille plus correctement, dans les rafales, le rouf se met à onduler légèrement en suivant les mouvement de l'épontille qui soutient le mat. Il faut faire quelque chose ou bien le mat va y rester.

La mer a maintenant des creux de 6 mètres avec des déferlantes. Je décide de me mettre à la cape pour laisser passer le coup de vent. La fuite est exclue car Daniel nous a conseillé de ne surtout pas faire de Nord car ça nous mènerait encore plus au coeur de la dépression, et qu'à 100 miles plus au Nord, le vent est établi à plus de 50 noeuds avec des vagues de plus de 8 mètres.

Je choisis mon moment entre deux vagues pour basculer Audélie à la cape. Mais le bateau se couche immédiatement, et chaque fois que les passavants passent sous l'eau, il fait de petits bonds, se redresse, repart en glissade dans la vague, remet les passavants dans l'eau, etc..., j'essaie divers réglage de voiles, de barre, rien n'y fait, il y a trop de vent pour que je tienne la cape !

Une chose me paraît sûre, je ne dois pas garder de génois, même peu déroulé, c'est lui qui m'ébranle le gréement à chaque fois qu'il dévente, soit par une vague soit par un départ au lof. De plus, la fuite étant exclue, la position du bateau qui me paraît la plus sûre est un quart avant sur les vagues.

Je roule le génois, positionne le bateau un quart avant par rapport aux vagues, et règle la grand voile à la limite du faseyement, un peu comme si j'étais au travers. Je reste à la barre quelques minutes à observer comment se comporte le bateau, ça n'a pas l'air trop mal. Je confie la barre à Nestor, et retourne à l'abri. Nous continuons comme ça, par moment la grand voile vibre un peu, mais le bateau est maintenant bien stable, et bien que nous prenions régulièrement des déferlantes, le cockpit se vide très vite.

Un autre sujet de préoccupation est l'éolienne. A partir de 35 noeuds de vent, elle se met en roue libre pour protéger son circuit électrique, elle est donc en roue libre depuis pas mal de temps, et du coup sa vitesse de rotation est impressionnante, avec un bruit inquiétant.

Vers 17 h, un grosse rafale, 50 à 55 noeuds, Audélie se couche, et tout l'arrière du bateau se met à vibrer de manière impressionnante, Valérie est d'ailleurs éjectée de la couchette. On sort en vitesse voir ce qui se passe, il fait une pluie diluvienne, mais il apparaît que la cause de la vibration et du bruit de tracteur qui va avec vient de l'éolienne. Il faut l'arrêter, mais la méthode normale qui consiste à la positionner travers au vent nous paraît dérisoire. Pourtant, un sentiment d'urgence nous tient bien, si on ne l'arrête pas de suite, quelque chose va casser, au mieux, le mat de l'éolienne, au pire tout le balcon arrière qui arrachera on ne sait quoi au passage. Valérie me propose d'envoyer la gaffe dedans... ça ne me plaît pas, je risque de me faire arracher la gaffe des mains et de la prendre dans la figure. Je propose d'y expédier une serviette de bain en espérant que ça l'arrêtera suffisamment. Valérie me passe la plus grosse serviette, et je la balance dans les pales. L'éolienne s'arrête net. Je me précipite et attrape une pale. Finalement la situation se complique, je suis debout sur le petit siège du balcon arrière, une main tenant la pale, l'autre me retenant au balcon, le tout avec cette mer très grosse et ce vent en furie. Il faut que je lâche la main du balcon, et si je me lâche, dans cette mer... Je crie à Valérie de me passer un bout de garcette. Comme elle ne veut pas me quitter des yeux, elle n'arrive pas à trouver la bobine, puis elle n'arrive pas à en couper un bout, ensuite elle n'arrive plus à y faire un noeud, et finalement quand tout est fait, je réalise que je ne peux pas le passer, toujours car il me faudrait lâcher ma prise sur le balcon. La solution arrive toute seule par le biais du sandow toujours fixé sur ce mat et que j'arrive à faire remonter pour bloquer une pale.

Forte rafale + déferlante qui éclate sur l'éolienne + éolienne en survitesse = une pale arrachée (satellisée, la pale), ce qui a déclenché un mouvement asymétrique, d'où les vibrations. On s'en sort pas trop mal, la pale en s'arrachant aurait pu faire des dégâts sur son passage ! Tout est rentré dans l'ordre après l'arrêt de l'éolienne.

Daniel, à la vacation suivante nous dit que nous en avons encore pour une quinzaine d'heures. Audélie avance doucement au près bon plein à 3 noeuds, et je pense (j'espère) que tout devrait tenir le coup. Nous savons par la vacation que les autres bateaux ne sont pas mieux lotis que nous, l'un est en cape sèche, l'autre en cape courante, Aldo qui navigue sur un petit cata n'a eu d'autre alternative que prendre la fuite.

Les filles prennent la chose avec philosophie, voire avec un manque total d'intérêt, Claire trouve que la tempête "c'est nul, ça fait du bruit et le bateau bouge trop" elle continue tranquillement ses lectures bien calée dans les toiles anti roulis, Emilie, nous crédite d'un "Ha, c'est ça une tempête ? Bof".

Vers 6 h le lendemain, le vent diminue franchement, passe à force 7 et au Sud-ouest, et nous pouvons remettre Audélie en route.

Ce front par contre reste quasi stationnaire et nous garderons ce force 6/7 avec une mer formée pendant les 6 jours suivants avec beaucoup de pluie. La vie à bord est très humide, et les conditions de navigation  restent très désagréables. Nous sommes à la limite entre le grand largue et le vent arrière, et nous roulons très fort, ce qui rend également la tenue du génois difficile, il accuse fortement le coup, au bout de 3 jours 2 déchirures apparaissent sous la bande anti-UV. Le lendemain encore, une couture dans la voile elle-même s'ouvre. Je le roule de plus en plus. Par contre nous faisons de très bonnes moyennes ces jours là.

Daniel nous annonce un soir une renverse des vents entre lesquels nous devrions avoir un petit calme. Effectivement la période de calme arrive et nous en profitons pour dérouler tout le génois afin de l'affaler. Valérie et moi passons ensuite une grosse demi-journée en couture pour remettre la voile suffisamment en état pour pouvoir continuer. Le vent est remonté, et il faudra attendre le prochain calme pour re-hisser le génois. Daniel nous l'annonce pour la nuit prochaine. La voile est remise à poste à 2 h du matin.

Par contre, pas de chance... Nous sommes à 3 jours de l'arrivée, le front est passé, mais le vent qui s'installe ensuite est du Nord-est, pile en face de nous. Y en a marre, je ne veux pas tirer des bords, et comme il nous reste du carburant, nous mettons au moteur et remontons le vent les 3 derniers jours.

Enfin, le 6 juin, nous arrivons en vue de Flores, l'île la plus occidentale de l'Archipel des Açores. Des centaines de puffins nous survolent, nous longeons de hautes falaises couronnées de verts pâturages émergeant de la brume, des cascades s'écoulent dans la mer, puis nous apercevons le dôme rouge vif du phare de Lajes avant d'entrer dans le petit port-mouillage.

C'est le seul mouillage de l'île réellement praticable, et encore il n'est pas bien grand, une quinzaine de bateaux environ. Flores est une destination qui commence à peine à attirer les plaisanciers.

Le mouillage est protégé de tous les vents, sauf... du Nord-est, un vilain clapot l'agite. Quel plaisir tout de même après ces 21 jours de mer de jeter l'ancre, le balancement d'Audélie nous paraît bien doux et nous fêtons notre arrivée par un ti-punch (3 semaines sans une goutte d'alcool, on ne se rappelle pas une si longue abstinence !) et un repas tranquille à table sans anti-glisse sous les assiettes. A la vacation radio, nous confirmons notre arrivée à Daniel qui nous informe que le vent doit passer Sud-ouest, le mouillage redeviendra donc calme rapidement. Puis une bonne nuit de sommeil sans quart à prendre dans des draps propres, le bonheur je vous dis !

La transat en chiffre :
    2 140 mn en route directe, soit une moyenne de 4.2 n
    2 480 en route réellement effectuée, soit une moyenne de 4, 8 n.
    5 jours de pré par force 5/6

    2 jours de calme
    3 jours de bon vent portant
    2 jours de coup de vent
    6 jours de portant fort 6/7
    3 jours de vent debout

Dimanche matin, le mouillage est redevenu tranquille, je décide de mettre Audélie l'arrière à quai, et sur ancre à l'avant. Ambrym, déjà rencontré aux Antilles nous propose son aide pour prendre nos amarres. Cela ne nous dispense pas de gonfler l'annexe, d'abord le quai est à 3 mètres de hauteur, ensuite pour sécuriser le bateau contre le ressac, il faut le tenir éloigné du quai d'une dizaine de mètres.

L'officier de la GNR nous attend sur le quai, nous gonflons rapidement l'annexe et réglons des formalités vite expédiées dans sa voiture. En guise de conclusion, notre douanier nous informe que nous sommes invités au repas offert à tous par la paroisse voisine en l'honneur de la fête du Saint-Esprit.

C'est avec l'ensemble des équipages des voiliers de la baie que nous partons vers le village de Fazenda pour le repas. Dans la semaine, tous ont été invités individuellement par les pêcheurs qui passaient le leur dire.

Promenade agréable, malgré une pluie battante, mais pour nous après 22 jours à bord, cette pluie n'est pas un problème tant notre plaisir de marcher est grand. Emilie et Claire jouent immédiatement avec les enfants des autres bateaux, nous retrouvons des équipages rencontrés au hasard des escales et faisons connaissance avec des équipages dont nous avions entendu parler depuis longtemps. Les bateaux français constituent ici à Flores l'essentiel de la flotte au mouillage.  

Nous assistons à la fin de l'office religieux, la procession avec enfants de choeur, petites filles en robe blanche, étendards et musique se transforme en une course éperdue sous l'averse vers la petite salle paroissiale où se tient le repas. Il y a plusieurs services, nous serons du troisième. Quel repas, un pot au feu géant ! Les tables sont dressées avec assiettes en porcelaine, de grosses tranches de brioche et du fromage de l'île attendent les convives. Une fois installés, on nous apporte des soupières de bouillon fumant dans lequellesnt trempent d'épaisses tranches de pain de campagne, un vrai bonheur après cette attente sous une pluie diluvienne, puis arrivent les plats de viande de boeuf bouilli et de boeuf en sauce, on se sert, on se ressert, les plats se vident, on nous en apporte d'autres, un petit coup de vin rouge, tout ça respire le terroir mais on demande grâce. Un petit passage dans les cuisines pour admirer le ballet des cuistots, les énormes brioches qui attendent d'être tranchées, les grandes bassines remplies d'os à moelle qui ont donné toute sa saveur au pot au feu (on n'est pas inquiet, ici les vaches sont pas folles). Mais la fête n'est pas finie, des convives nous informent que nous sommes invités en fin de journée, au village de Cruz, de l'autre côté de Lajes à une dégustation de bolos, de fromage et de vin.  

Nous reprenons tous la route en sens inverse, un peu de marche à pied ne fait pas de mal pour digérer notre copieux déjeuner, nos estomacs qui se sont souvent contentés de nouilles asiatiques ou de boites de conserve imposées par les conditions météo avaient oublié le bonheur d'une "bonne bouffe". Nous nous installons en terrasse du petit café en plein air qui domine le port, l'ambiance entre tous est très sympathique.

 

A l'heure dite, nous nous rendons à la dégustation. La rue décorée de fanions a été fermée à la circulation, deux vaches ornées de couronnes de feuillages sont attachées dans la rue. On sert du vin aux adultes, les enfants eux ont droit à de grands verres de lait, d'où les vaches. Surprise de la plupart des enfants des bateaux qui voient pour la première fois grandeur nature, le lait gicler du pis de la vache ! Emilie et Claire aiment le lait mais les petites citadines qu'elles sont, habituées au lait demi écrémé pasteurisé qui sort des Tetra-brik du supermarché sont désorientées par ce lait chaud et crémeux dont la saveur est à leur goût un peu trop forte. Des tranches de brioche, du fromage et un bon petit vin qui fait délicieusement glisser le tout nous sont servis par des dames qui passent inlassablement entre les groupes. Une vente aux enchères de pâtisseries permet à quelques plaisanciers d'acheter des gâteaux qui sont immédiatement découpés et offerts à tous, c'est sympa et permet à notre groupe de participer un peu. C'est un accueil agréable et simple, toujours avec le sourire et le souci de faire plaisir. Nous en garderons un grand souvenir.

  

Lundi, nous commençons un peu à nous occuper du bateau qui en a bien besoin, le taux d'humidité à l'intérieur, maximal ces dernières journées, est descendu à une valeur acceptable, mais les rideaux sont piqués de moisissure, les banquettes sont très humides, beaucoup de livres ont souffert, les boîtes de jeux des filles sont fragilisées, le sel imprègne tout, le sac de linge sale déborde mais attendra encore l'escale à Horta. A l'extérieur, je répare Nestor dont une pièce à pris un peu de jeu, rééquilibre l'éolienne en enlevant la pale opposée à celle qui a été arrachée en attendant de trouver une pale de rechange en France, évidemment maintenant il lui faut plus de vent pour produire un peu d'énergie. Valérie et les filles vont faire quelques courses à Lajes, c'est loin et il faut beaucoup monter, mais elles nous ramènent un peu de frais pour les repas, du beurre, une grosse miche de pain de campagne, du fromage, mais malheureusement pas de salade, ici chacun a son jardin potager et pas non plus de viande fraîche, les supermarchés n'en vendent que le vendredi et le samedi, en attendant il faudra se contenter de viande congelée.

L'après-midi, nous nous rendons à Santa Cruz, c'est la ville où se trouve l'aéroport et donc le loueur de voitures. Pour couvrir les 17 kilomètres, il ne faut pas compter sur les transports en commun, nous partons donc à pied sur la route de Fazenda et tendons le pouce. Très vite un premier véhicule nous amène à mi-chemin et peu de temps après, un dame nous embarque pour nous amener à Santa-Cruz. Elle nous fera faire le tour de la ville pour nous montrer tout ce que nous devrons aller visiter, nous accompagne au supermarché qui nous confirme qu'eux non plus n'ont pas de viande avant la fin de la semaine, puis nous accompagne chez le loueur avec qui elle négociera un bon rabais pour la voiture. On n'en revient toujours pas de l'accueil que l'on trouve à Flores, c'est extraordinaire les gens ici sont débordants de générosité.

Nous faisons une première ballade dans le nord de l'île qui n'est pas très grande, 17 km sur 12, mais Flores a un relief très accidenté, les routes sont sinueuses et on parcourt des kilomètres pour couvrir des distances très courtes à vol d'oiseau. Si une couleur devait caractérisée Flores, ce serait le vert, omniprésent, patchwork de prés bordés de murs de pierres sèches, saupoudré de taches noires et blanches ou brunes : ces jolies vaches dont un équipage nous a confié qu'au terme de leur traversée ils avaient eu grand plaisir à "dialoguer" avec ces sympathiques ruminants au regard si doux !

Fatigués, nous rentrons d'assez bonne heure au bateau, les courbatures au réveil nous ont douloureusement rappelé que la petite virée à pied de la veille après trois semaines de mer n'avait pas été totalement inoffensive.

Nous partons le lendemain matin en visite, le temps n'est malheureusement pas de la partie et il pleut beaucoup, 300 jours de pluie par an paraît-il, mais quelle luminosité quand le soleil brille : aucune industrie polluante, un ciel lavé par les fréquentes averses, la lumière est très belle. Nous allons voir les lacs qui occupent le fond de caldeiras, c'est à dire d'anciens cratères de volcans dont le cône s'est effondré et s'est comblé d'eau. Le lac Funda de Lajes offre un paysage très beau d'étendue aux eaux sombres, sur ses berges des conifères, des chants d'oiseaux nous parviennent au sommet de la caldeira couverte d'une épais tapis de mousses. Un peu plus loin : deux autres caldeiras, presque jumelles et profondément encaissées, à gauche le lac Funda (encore un), à droite le lac Comprida ; mais les rafales de vent balaient le plateau et même si le site est superbe, le froid n'encourage pas à la méditation prolongée. Sur la route on longe le Rocher Dos Bordoes, une impressionnante muraille de basalte aux grandes stries verticales.

 

  

L'idée du pique-nique par ce temps ne nous tente pas trop, et nous descendons à Santa-Cruz pour y trouver un restaurant. Un petit restau à deux pas de l'Eglise Notre-Dame de la Conception au style baroque et au plafond turquoise, nous tend les bras, nous y commandons trois parts de poulet, bien suffisantes pour l'appétit d'oiseau des filles. Délicieusement grillées, parfumées de tranches d'orange, c'est 4 copieuses portions bien garnies qui nous sont servies et c'est bien 3 portions que réclame l'addition, encore un exemple de l'accueil des Açores.

En nous promenant ensuite dans la ville, nous rencontrons les équipages de Madéo et de Josse, nous continuons ensemble notre promenade, un petit tour sur les quais du petit port pour nous confirmer que Lajes est un abri bien plus sûr et "mieux pavé".

Le temps a l'air de s'améliorer et nous repartons un moment dans la montagne afin de profiter un peu des magnifiques paysages sous le soleil. Tout au long des routes, de larges massifs d'hortensias. Il est encore un peu tôt dans la saison et la floraison commence juste mais la palette des couleurs déclinée du bleu pale au violet éclate dans le vert du feuillage. Plus sophistiqués, de splendides lys rouges, bleus ou jaunes fleurissent au hasard des chemins.

Nous descendons à Faja Grande, sur la côte Ouest, petite commune ouverte sur la mer, nichée au pied d'une falaise de verdure d'où se précipitent de vertigineuses cascades de 300 m de hauteur. Sur la plage, les vagues turquoises se fracassent sur des récifs noirs de lave figée.

    

Ce soir encore nous rentrons assez tôt, la fatigue de la traversée étant encore présente. Le lendemain nous poussons jusqu'à Ponta Delgada et le phare d'Albarnaz, nous sommes au bout de l'Europe. Au large : Corvo et ses 400 habitants au pied de sa caldeira. Nous flânons dans l'île, repassons sur les mêmes routes que la veille mais éclairées d'une lumière nouvelle. Nous grimpons au sommet de l'île (914 m), sillonnons les villages de la côte, pique-niquons à un belvédère surplombant forêts et cascades. Flores est le paradis des randonneurs, à condition d'être muni d'un bon guide, perdre son chemin dans la brume est la meilleure façon de passer au mieux la nuit dehors, au pire faire une mauvaise chute. Tout est très isolé, la vie au quotidien dans ces villages doit être bien rude. Nous rendons notre voiture en soirée, et un taxi nous ramène à Lajes.

  

Il est encore assez tôt, et nous nous joignons aux équipages des bateaux au petit café de plein air. Discussion avec les équipes de Thibou, Madéo, Gecko, Kadavu, Imagine. Nous décidons de partir tous ensemble au restaurant. La pluie recommence à tomber, et c'est trempés que nous arrivons à la pousada, en haut du village. Une tablée de 12 enfants, une autre de 12 adultes, un repas pentagruélique et délicieux pour tout le monde, un accueil formidable, le tout pour un prix très modeste.

  

En rentrant du restaurant, c'est l'heure de la vacation de Daniel, je l'appelle pour lui demander si c'est une bonne idée de partir demain pour l'île de Faïal. Dès qu'il m'entend, il me demande de sortir aider un bateau qui arrive de sa traversée et qui vient de lui signaler qu'il entrait dans le port de Lajes, effectivement, je voie les feux du bateau de Bernard qui arrive, devant la configuration des lieux, il décide de se mettre au mouillage. Daniel me conseille ensuite de ne pas bouger de Flores pour au moins 48 heures, sinon je serais obligé de faire les 130 miles avec un vent de face de 20 noeuds.

Le temps le lendemain est effectivement exécrable, une pluie diluvienne et un vent bien établi, on est en effet mieux dans le petit abri de Lajes qu'à se faire secouer en mer et sous la pluie.

Dans la nuit un bateau est arrivé en panne de moteur , il a mouillé juste à l'extérieur de la protection de la jetée et roule abominablement. En début d'après midi, il vient au café de plein air, devenu le rendez-vous quotidien des équipages, demander si avec les annexes on ne pourrait pas le remorquer plus à l'avant dans le mouillage. Nous y allons à 4 annexes, celle de Kadavu est la plus puissante, moi avec mes 3,5 CV, je joue les utilités mais très vite devant mon inefficacité, je me recule un peu pour ne pas gêner, il y a 2 mètres de creux, les annexes des copains ont beaucoup de mal à déplacer le lourd bateau. A un moment, l'annexe de Thibou qui tentait de pousser l'étrave du bateau pour le faire virer dérape vers l'avant, le bateau enfourne et en se relevant son ancre accroche l'annexe, elle est propulsée en l'air, un boudin explosé et retombe à l'envers, moteur sous l'eau évidemment. Finalement, heureusement que j'étais resté par là, les autres était attachés par les amarres du bateau. Jacques est dans l'eau (17°), son annexe toujours dans le champ des mouvements du voilier. je tire le bonhomme et son annexe hors de la zone dangereuse, puis il remet son annexe crevée à l'endroit pour mettre le moteur hors d'eau, et nous la hissons en travers de la mienne, pas facile d'ailleurs car le boudin crevé est plein d'eau, et c'est dans cet équipage que nous revenons vers la berge.

Pendant ce temps, il a fallu bien vite remouiller le bateau car nous l'avions éloigné encore davantage du mouillage mais rapproché des rochers. Il faudra finalement demander de l'aide à un pêcheur qui ramenera avec son bateau le voilier à l'abri.

Vendredi matin, le temps paraît correct, vent au Sud-ouest, nous partons pour Horta, sur l'île de Faïal. La traversée fait 130 miles et après les premières heures à la voile, le vent tombe, et nous passerons les 18 dernières heures au moteur. Nous arrivons samedi en début d'après midi à Horta où nous accueillent les équipages de Merlin, Obélix, Balum et bien d'autres encore.

Nous pensons rester ici une bonne semaine qui sera mise à profit pour visiter, faire réparer le génois, refaire les pleins, les lessives, et bien sûr faire plein d'apéros avec les uns et les autres, bref toutes ces choses qui rendent les escales si agréables.

   
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