| |
Philippe Guillon et
« Audélie », Tobago, Noël 2003.
Samedi 21 décembre, 5 heures du matin : quelques heures après
cette sympathique soirée de fin de trimestre au Caousou, le réveil
sonne ; il est temps de partir pour l’aéroport.
Il y a des années qu’on en parle et le grand jour est arrivée
: je rejoins la famille Tressières et leur bateau Audélie,
pour passer avec eux les vacances de Noël sous les tropiques.
Dans mes bagages le compresseur de leur frigo,
tombé en panne, et qu’il est bien sûr essentiel de
remplacer pour que les ti-punch soient à bonne température
le jour de Noël. Air France Cargo ayant été tout aussi
incapable que les douanes de répondre à la question simple
qui consiste à savoir si le fréon est, oui ou non, sur la
liste des gaz dont le transport est interdit, je pars avec le moteur en
bagage à main, prêt à mentir avec effronterie à
toute question suspecte, sans prendre le risque de m’entendre appeler
au haut-parleur pour identification d’un bagage suspect, refusé
en soute ... En dépit d’une image d’un noir particulièrement
inquiétant sur l’écran du contrôle de sécurité
à Toulouse-Blagnac, le premier barrage est franchi avec succès,
après quelques questions et ... l’ouverture du colis suspect.
Aucune question par contre sur l’excédent de poids dû
aux cours du CNED, au dictionnaire Robert et aux quelques autres bricoles
que je convoie.
L’embarquement sur Continental Airlines se passe très bien
et je n’ai pas même eu droit aux questions embarrassantes
habituelles sur les quelques visas que les Américains n’aiment
pas trop : Iran, Jordanie, Libye, sans même parler de Madagascar
ou du Bénin. Je transite par New-York, n’ayant pu trouver
un billet à des tarifs raisonnables sur British Airways ou Virgin
Atlantic via Londres et Georgetown.
Le repas est médiocre et le vin californien – payant comme
sur toute les compagnies américaines – est des plus mauvais
... Arrivée de nuit sur Trinidad, à 50 km au Nord du Venezuela,
un écrin de lumières, célèbre pour son festival,
le plus beau des Caraïbes. Une nuée de porteurs et de chauffeurs
de taxis proposant des tarifs faramineux pour une nuit à l’hôtel.
Je passe la nuit sur un banc de l’aéroport avec tout autour
de moi des touristes sud-américains qui partent en vacances, font
hurler leur radio et parlent le plus fort possible pour essayer de se
faire entendre. Je passe mon petit fil d’acier autour des poignées
de mes bagages et j’en coince l’extrémité dans
ma ceinture, avant de m’endormir. C’est une précaution
qui a déjà fait ses preuves mais ici la sécurité
de base semble assurée et la manipulation presque inutile. Dès
6 heures j’enregistre sur Tobago, l’île toute proche,
300 km², 51.000 habitants, 42 km sur 11. L’avion a du retard
et ce n’est qu’à 13h30 que le vol est annoncé.
Il ne cesse de pleuvoir, en dépit d’une température
de 30 degrés et d’une chaleur moite. J’ai demandé
un hublot et le temps se dégage. En pente de descente sur Tobago,
il fait presque beau et je crois apercevoir Audélie, à l’ancre
au bord du lagon. Photo !
Formalités de débarquement, aucune question sur mon compresseur
et je retrouve Valérie, Olivier et leurs deux filles, ravis de
me voir enfin arriver : ils m’attendaient depuis plus de cinq heures,
sans l’ombre d’une information sur les numéros de vol
ou les retards effectifs ou supposés des avions qui arrivent sur
la piste, venant de tous les aéroports des Caraïbes ...
Il
fait beau et chaud, leur bronzage est radieux et on parle de tout et de
rien pour renouer avec le passé et deux mois d’une tranche
de vie. On arrive sur le bateau après un premier bain sous les
cocotiers dans un eau à 29 degrés, prés de l’annexe
qui nous attend sagement. J’ai une grande cabine et l’apéritif
de bienvenue – un peu chaud mais ça ne va pas durer –
est un régal.
La vie s’installe, sans horaire et sans stress,
ponctuée par les bains de mer, les promenades sous les cocotiers,
les courses et l’entretien du bateau, le travail scolaire d’Emilie
et de Claire, sous l’oeil vigilant et sans faille de Valérie.
Il fait nuit dès 17h30. On dîne tôt et on se couche
assez rapidement pour économiser l’électricité
et prendre le petit déjeuner avec le soleil qui se lève.

La nature est luxuriante et conserve encore ce petit je ne sais quoi de
Robinson Crusoë. Tobago est l’une des plus belles îles
des Caraïbes mais reste à l’écart de la transhumances
des bateaux qui font le tour des Antilles. Plus de 250 espèces
d’oiseaux, une survivance de « rain forest », des lagons
et ... quelques coraux rescapés : ils sont presque tous morts dans
la dernière décennie et c’est une catastrophe sur
laquelle les agences de voyage de l’ensemble des îles, de
Trinidad à Key West, se font très discrètes. Il y
a par contre beaucoup de poissons qui nagent, sur le tombant de l’ex-récif
corallien et des gorgones d’une qualité exceptionnelle, qui
ondulent avec le courant. Beaucoup de pélicans en quête de
proies qui plongent sur les poissons oisifs ... Les mouillages peuvent
être dangereux à cause de la houle qui se forme très
vite, et les passes d’accès sont très étroites.
Même avec l’annexe au tirant d’eau négligeable,
Olivier fait très attention. La marée peut atteindre trois
pieds et, au retour d’une soirée au restaurant local, alors
qu’il faisait nuit et que le moteur n’avait pas été
mis en route pour cause de risques d’obstacles inattendus, j’ai
admiré la présence d’esprit, les réflexes et
la détermination de Valérie, qui a sauté à
l’eau en une fraction de seconde alors que la toile du fond de l’annexe
raclait sur le corail ...
Beaucoup
de gens accueillants et gentils ; des pêcheurs qui vendent leur
poisson sur la plage (3 € le kilo de « red snapper »
; 10 € la langouste vivante).
Des paysages exceptionnels, dignes des cartes postales : cocotiers inclinés
en bordure de plages de sable fin ou de corail pulvérulent.
Tout n’est pas simple cependant et il serait
illusoire de penser qu’un voyage tel que celui qu’entreprennent
les Tressières n’est fait que de bons moments !
Je les admire d’avoir eu le courage de prendre la décision
de rompre avec le train-train d’une vie sans histoire, tissée
par le confort bourgeois qui fait notre quotidien et dont les horaires
sont dictés par la force de l’habitude.
Un skipper dont la compétence est évidente mais qui doit
à tout moment adapter ses décisions à la force du
vent, à l’état de la mer, à la sécurité
dont sa famille a besoin ...
Une mère de famille, tonique et sportive, dynamique et souriante,
ferme et rigoureuse ...
Deux enfants de sept et huit ans, souriants et confiants, qu’il
a fallu tirer d’une côte à l’autre, dans les
rigueurs d’une traversée de l’Atlantique, en dix neuf
jours, dans des conditions de confort difficiles. Un quotidien délicat
pour une mère de famille dont l’espace s’est réduit
à quelques mètres carrés, sans le confort habituel
d’une machine à laver le linge, d’un aspirateur, de
placards de rangement. Peu d’espace pour faire la vaisselle, l’eau
douce qu’il faut économiser ou ... porter aux escales sur
quelques mètres ... ou kilomètres jusqu’au bateau.
Les courses, corvée quotidienne, avec peu d’espace de stockage,
des prix très élevés pour des produits parfois inhabituels,
peu appétissants et peu diversifiés, surtout en ce qui concerne
les fruits et légumes. Les poubelles à porter à terre,
l’humidité qui s’infiltre partout, laisse une impression
de moiteur et fait rêver de draps secs, frais et qui sentent bon
...
Même en ce qui concerne les cocotiers, un conseil : ne pas rester
à regarder le large d’un air béat type Jean jacques
Rousseau et bon sauvage heureux. Les noix de coco tombent un jour ou l’autre
et ... l’une d’elle s’est écrasée en sifflant
beaucoup trop près de nos têtes ...
Alors les Caraïbes ? Ca vous tente encore
? Venez voir et jugez par vous même ! Un grand merci à Valérie
et Olivier pour leur accueil exceptionnel.
 
Je me souviendrai quant à moi - toute ma
vie - de ce réveillon de Noël 2003, au mouillage à
Englishman’s Bay, seul devant une baie de carte postale, avec les
pélicans qui survolaient les vagues, une plage de sable sur laquelle
nous étions seuls, Orion au dessus de nos têtes, remplacée
au petit matin par la Croix du Sud, très bas sur l’horizon.
Le
jour de Noël, nous avons déjeuné en vue du bateau,
dans une «café» fait de planches, face à la
mer dont les gros rouleaux déferlaient sur une immense plage déserte.
Un excellent repas fait de poisson et de légumes locaux, servis
par une jeune femme charmante dont le mari somnolait, assis à la
table toute proche, après qu’il soit retourné chez
lui, par pure gentillesse, chercher la bouteille de rhum qui nous manquait
pour l’apéritif.
Le
soir, lors de l’apéritif traditionnel avec les bateaux au
mouillage, j’ai pu découvrir des gens riches d’une
expérience particulière, qui ont des rêves plein la
tête et la volonté de les réaliser. Des jeunes couples,
des célibataires ou couples reconstitués, qui ont parfois
attendu des années avant de pouvoir réaliser leur rêve
: partir au bout du monde pour se retrouver face à eux mêmes.
Quelquefois, le rêve se brise et le projet tourne court...
A Charlotteville, trois jours plus tard, les dauphins nous attendaient
et sont restés un bon moment à jouer dans notre étrave.
La baie ressemblait à un écrin de verdure, avec ses petites
maisons blanches, ses bateaux à l’ancre, sa plage de sable
fin, ses pêcheurs et tous ces petits commerces qui fleuraient bon
le vent des alizés.
Dans le nuit, le vent s’est levé et vers deux heures du matin
la mer a commencé à se former. Il pleuvait à torrent
et quelques claquements secs ont fait comprendre à Valérie
et Olivier que l’ancre tirait trop fort et comme les récifs
étaient proches, il fallait changer de mouillage. Très professionnel
bien que tendu, avec Valérie à la barre, elle aussi très
résolue, les séquences – difficiles – se sont
enchaînées dans le calme. Les autres bateaux – une
vingtaine – avaient allumé leurs feux de mats et se préparaient
à faire de même si besoin était. Une houle de deux
mètres, beaucoup de pluie, des bateaux pas toujours très
visibles et le ressac sur les récifs. Ambiance ...
Tout à coup une fusée rouge et sur le canal de veille, le
canal 16, un appel de détresse. Dans un très mauvais anglais,
un skipper français demandait assistance, en panne de moteur, alors
qu’il talonnait sur les récifs. Solidarité des gens
de mer – on le saura le lendemain – il sera sauvé par
trois annexes qui l’ont remorqué jusqu’à un
mouillage sûr. Quand on sait que le droit international prévoit
que toute épave appartient à celui qui la sauve, une fois
tirée la fusée rouge de détresse, on imagine l’angoisse
de celui qui était à bord. Voir son bateau se perdre, vivre
ces instants qui n’ont pas de fin où les vagues déferlent
dans le cockpit, au milieu des craquements de la coque, des pleurs de
sa femme et de ses enfants, alors que les tentatives des uns et des autres
semblent si futiles face à la force des éléments
... Si on donne le bout, c’est de l’assistance, si on accepte
le bout de remorquage, c’est du sauvetage de vie humaine et abandon
de son bateau ... Décision bien difficile !
Aux
Caraïbes, le temps s’écoule lentement et il faut accepter
d’autres règles, celles fixées par le milieu local.
Le manque d’efficacité est parfois insupportable mais l’indépendance
ne date que de 1962. La scolarité obligatoire changera peu à
peu les choses. Nous avons beaucoup appris depuis Charlemagne et plus
encore depuis 1789. Il faut laisser du temps au temps.
Où est le bon choix, comment se situer dans
un monde en devenir ? Ce qui importe c’est de profiter au maximum
d’une succession de moments très forts. La diversité
du monde – et notre pouvoir d’achat – nous en donne
les clefs. Qu’il est difficile d’être heureux.
Sur la falaise, devant l’infini, on se sent
ici bien humble et bien fragile.
Bonne route aux Tressières et à leur
« Audélie ».
En mois cumulés ils ont largué les amarres depuis cinq mois
et parcouru 3.500 miles.
Devant leur étrave, il leur reste huit mois et ... 3.500 autres
miles.
Bonne route !
Je pars demain, avec des horaires de bus incertains,
pour rejoindre l’aéroport de Tobago puis celui de Trinidad.
Ensuite ce sera un long retour vers ... la « civilisation »,
avec un arrêt à New-York puis à Paris.
A Tobago, le 31 Décembre 2003.
Ph GUILLON
|